Yoann Gourcuff avait été le grand absent du passage de l'équipe de France à Guingamp le mois dernier. Pour le barrage décisif contre l'Eire, les Bleus retrouvent leur meneur de jeu en même temps qu'un joueur que l'enjeu transcende.
Quinze mois après vos débuts en équipe de France, on ne vous présente plus que comme le successeur de Platini et Zidane. Que vous inspirent ces comparaisons?
«Les premières comparaisons avec de tels joueurs m'ont fait plaisir. Mais je n'y attache pas plus d'importance que ça. Chacun a son style de jeu, sa façon de courir, de manier le ballon, de frapper du pied gauche ou de contrôler du pied droit... Même si, parfois, on peut trouver des similitudes entre certains types de joueurs».
Depuis un an, vous avez éclaté dans un rôle de numéro10 à l'ancienne, alors qu'auparavant votre père et vous-même imaginiez votre avenir plus bas sur le terrain. Vous êtes-vous surpris?
«Je ne me considère pas comme un véritable numéro10 parce que je suis assez libre sur le terrain. Comme j'ai un coffre qui me permet d'être beaucoup en mouvement, j'essaie de me situer dans les intervalles par rapport à mes coéquipiers. Parfois, je joue un peu plus haut parce que la situation le demande, parfois, un peu plus bas».
Vous êtes davantage buteur qu'il y a un an. Y a-t-il une raison à cette évolution?
«Non, ma philosophie par rapport au football et à mon jeu n'a pas changé. Ma priorité, c'est de bien faire jouer l'équipe, d'avoir de l'influence sur le jeu. Après, les statistiques, c'est du bonus. Mais je sais que dans le football, aujourd'hui, on considère surtout les joueurs qui ont de bonnes statistiques. Mais ce n'est pas ma vision, car ça pousse les joueurs à être plus égoïstes sur le terrain, alors que pour faire de bons résultats collectivement, il faut jouer en équipe. Respecter le jeu, c'est être généreux dans les efforts pour que ce soit peut-être un coéquipier qui soit efficace et déterminant. Les statistiques... ».
Vous avez une grande faculté à répondre présent dans les grands matchs. Est-ce le fruit d'une concentration particulière?
«Je ne sais pas. Je ne peux pas expliquer. Quand le match a plus d'importance, qu'il y a un gros enjeu, une grosse attente des supporters, tout le monde est plus exigeant, envers les autres et envers soi-même. On arrive à se surpasser physiquement et à dépasser ses limites, y compris techniques. Paradoxalement, c'est plus facile de se surpasser dans ces moments-là».
Quel est le match le plus important que vous ayez disputé en équipe de France?
«Le match aller contre la Serbie (2-1) est une référence pour moi, d'un point de vue collectif et individuel. J'ai pris énormément de plaisir à jouer, c'était extraordinaire. Après, en Roumanie (2-2), je marque un sacré but plus une passe décisive, c'était top aussi. Et je n'oublie pas le dernier match en Serbie (1-1) où on se sentait solide, serein. On l'était à onze contre onze dans les dix premières minutes et, ensuite, on a été encore plus solidaire à dix contre onze. Sur le plan de l'état d'esprit, c'était top».
Est-il envisageable de gagner la Coupe du monde avec cette équipe?
«Je ne sais pas, je n'ai jamais fait de Coupe du monde, donc je n'ai aucune expérience à ce niveau-là. Si je suis amené à y participer ce sera une découverte, une inconnue».
Peut-on dire qu'il y a eu une évolution dans le jeu de l'équipe de France depuis un an?
«On a fait des bons matchs, puis des moins bons, puis on a refait des bons matchs... J'ai quand même la sensation que l'équipe est en train d'évoluer au niveau du jeu, de la complémentarité, de l'équilibre. Il y a une équipe qui commence à être régulièrement titularisée, donc c'est plus facile d'avoir des automatismes».
Quels sont vos rapports personnels avec Raymond Domenech?
«Je n'ai pas pu parler énormément de fois avec lui, mais au dernier rassemblement, à la promenade précédant un match, il est venu me parler. On a discuté de tout et de rien et, notamment, de la Bretagne, de pas mal de choses de la vie, de la façon d'aborder ce qui vous arrive... J'ai été très surpris de le voir se découvrir et j'ai pris plaisir à discuter avec lui. J'ai vu aussi qu'il était très différent de l'image que les gens peuvent avoir de lui».
Avec Bordeaux et l'équipe de France vous jouez actuellement dans deux équipes. Y en a-t-il une autre qui vous fait rêver?
«Le Barça, forcément! Depuis dix-quinze ans, c'est la meilleure équipe au niveau du jeu par rapport à ma conception du football. Et, ce qui est génial, c'est que ça s'est confirmé au niveau des résultats avec leur victoire en Ligue des champions. Ça peut changer la mentalité des gens et pousser les entraîneurs, ou les joueurs, à adopter cette philosophie. En jouant comme ça, on se fait plaisir et on gagne. Tous les joueurs de cette équipe doivent prendre un plaisir incroyable à jouer ensemble, à s'amuser ensemble, à sentir le foot de la même façon. C'est vraiment l'équipe au-dessus du lot à l'heure actuelle».
On peut imaginer que ce sera votre prochaine destination?
«Ouffff!!!... Il y a encore beaucoup, beaucoup, beaucoup de boulot. Je suis encore très loin de pouvoir aller au Barça, surtout avec leur milieu de terrain actuel... Mais oui, dans l'approche du football, je suis assez proche. Je prends beaucoup de plaisir à regarder ces joueurs qui, à l'image de Xavi, sont constamment en mouvement, qui donnent, qui proposent, qui se mettent bien dans les intervalles. C'est exactement ce que j'aime dans le foot et ce que je recherche sur le terrain».
Vous insistez beaucoup sur le plaisir. Y a-t-il des moments où vous n'en éprouvez pas sur le terrain?
«Quand les matchs s'enchaînent, quand à peine un match fini, il faut se préparer physiquement et psychologiquement pour un autre et que ça se répète plusieurs fois, on a l'impression de rentrer dans une routine footballistique. Ça fatigue, psychologiquement et physiquement, et la notion de plaisir peut disparaître. Et, pour moi, la notion de plaisir est primordiale. Il n'y a que comme ça que je peux être performant et m'éclater sur un terrain».
Vous protégez beaucoup votre vie privée. Ce choix résulte-t-il de votre observation du milieu ou des conseils qu'on vous a donnés?
«C'est ma façon de vivre. Dans ma famille, on est assez réservé. Quand je fais une interview qui concerne le football, le métier, il n'y a aucun problème. Par contre, tout ce qui est «pipole», vie privée, tout ça, ça ne m'intéresse pas. Toutes les bêtises qui peuvent être racontées à droite à gauche, je m'en fiche».
A votre corps défendant, vous êtes devenu un «pipole». Comment le vivez-vous?
«Ça ne me fait pas plaisir. Ça me gêne en général et, parfois, ça m'agace. Souvent, on écrit sur mon compte des choses fausses. Je suis obligé de faire des démentis, ça fatigue et ça ne sert à rien».